Face à soi sur le fil de la vie.

A l’aube de mon humanité, lorsque les jours et les nuits n’avaient encore que peu de sens mais que leurs successions rythmaient déjà mon existence, je fus pris par un muguet du nourrisson. Mon corps maigrit au point qu’il suscita quelques inquiétudes chez mes parents. Peur de perte précoce, conscience de la fragilité de l’être, je ne saurais dire si ce combat initial engendra une volonté ou un appétit de vivre féroce mais j’intégrai certainement profondément en moi la conscience de la beauté et celle de la fragilité. Lutter pour survivre n’est pas réservé à l’animalité, l’homme rentre dans sa pleine conscience après de multiples évènements s’il sait intégrer l’enseignement naturel de son histoire.

Vingt ans après: Je viens de passer une mauvaise nuit. Parti la veille de Monêtier non loin du Lautaret, je fais une rando alpine solo dans les Ecrins, les séracs n’ont pas arrêté de tomber toute la nuit et mon refuge abandonné, ancien abri UCPA est à tout vent. Je me lève un peu tard et avec mes vingts kilos dans le sac, équipement complet et nourriture, autonome pour une semaine à dix jours, je pars pour franchir un col à 3339 m pour redescendre sur le glacier blanc et son refuge. Je suis au fond du vallon prêt pour les derniers ressauts, les chutes démarrent au-dessus et à droite, de beaux wagons annonciateurs de la suite et du processus qui s’accélèrent avec la fonte. J’arrive dans l’entonnoir, passage obligé…des bruits sourds me donnent l’alerte. La seule solution, courir sur 50 mètres et se mettre à l’abri d’un piton qui protège ma droite. C’est parti, je regarde le couloir, vois les rochers arriver, première vague, petits, moyens, vitesse fulgurante, vrombissement et souffle impressionnant. Si j’en prends un même modeste, ma course s’arrêtera là, ceux là sont devant moi, ils passent à  cinq ou dix mètres  mais les autres pourraient faire mouche. Plus que 20 mètres, les mastodontes sont bientôt là, je jette un dernier coup d’oeil et donne toute ma puissance sur mes jambes pour me jeter derrière le piton…Ouf c’est fini, certains morceaux de plusieurs centaines de kilos tracent leur route longtemps dans le neige avant de s’arrêter. Prise de décision salutaire.

Quelques temps plus tard: Je démarre un bout de voie à Buoux avec sac et corde sur le dos, juste pour aller en faire une plus dure avec mon compagnon Jean…quelques dix mètres plus haut. Je suis mal à l’aise,  mon sac est mal serré, je n’ai pas l’habitude de ce flottement, mes équilibres sont perturbés, je ne suis pas encordé. Je fatigue un peu sur un passage dans la dalle et je me mets à tétaniser, ma jambe tremble comme une feuille et les prises de main sont rares. Je reste quelques secondes dans la même position pour souffler, j’essaie de décontracter ma jambe mais rien n’y fait, je fatigue des bras…J’appelle Jean: « Jean, Jean viens vite j’suis pas bien! »… Il redescend me donne des conseils mais je n’y arrive pas. Il essaie de me tendre la main, trop court… Je compte les secondes qu’il me reste pour tenter quelquechose. Contre la règle des « trois appuis », je décide de porter tout mon poids sur l’autre jambe et de me lancer en l’air dans un bond vers le haut de quelques 20 cm, je serai entre ciel et terre pendant quelques instants, suspendu dans le vide. Une branche de  buis bénie me sortira peut-être de là. Je me lance, j’étreins fermement le bras naturel sortant du rocher, je sors sur la vire et crie pour expulser ma peur, je pense qu’à 24 ans on peut finir ses jours prématurément et je remercie celui qui d’en haut me permet de continuer mon chemin…Il faut savoir sortir des règles quand le jeu vous condamne, le tout pour le tout est une carte possible dans notre main, encore faut-il  ne pas en abuser ou en user à contre-temps.

Quelques temps plus tard encore: Je suis face à moi même aux pieds de cette dalle de rêve. Une école de blocs dans une forêt des monts du lyonnais, quelques grimpeurs connus sont passés par là, ils ont laissé leurs rêves saupoudrés de blanc sur le rocher et leurs traces, leurs voies, semblent inaccessibles. Mais j’ai appris depuis que le travail et la concentration, l’harmonie du corps et de l’esprit transcendaient nos modestes capacités. J’ai travaillé, répété le départ difficile, trouvé les gratons et les équilibres qui s’enchaînent. Je suis resté seul, face à la discipline que je m’imposai, personne pour me voir, dans mon jardin secret, dans l’éthique, sans reconnaissance du haut, sans assurance, progressant lentement, cherchant l’intelligence du geste et de l’équilibre, beaucoup d’échecs pour deux ou trois réussites. Mais la ligne parfaite demande de l’harmonie et je pense n’avoir réalisé qu’une fois cette dalle dans l’esprit que je souhaitai.

Et voilà j’y suis, c’est un jour comme les autres, je ne m’attends à rien, je suis ouvert à tout. Départ, basculement de gauche à droite, report du pied et recentrage, règlette fine…si j’enchaîne jusqu’à la poignée du milieu je serai sorti…c’est fait, j’arrive, un autre cri est lancé dans la forêt, une autre libération…moment plein de bonheur marqué au coeur. Le surplomb d’à côté avec son verrou de main ne me pose plus de problème et les voies du début sont désescaladées…c’est le début de la maîtrise.

L’expérience n’est pas tout, une dose d’intuition et d’inspiration, de créativité, une certaine harmonie et donc une efficacité peut se dessiner, alors seulement on commence à entrer dans la maîtrise, le reste est beaucoup plus long.

Dix ans plus tard: je n’arrive plus à monter les dix marches de mon escalier qui mène à mon appartement, je ne comprends pas ce qui m’arrive, mon coeur s’affole et une douleur persistante au ventre m’interpelle. Le soir arrive et je pense que cela va s’arrêter, mais des angoisses me saisissent, je sens ma vie en danger. Je suis isolé en pleine campagne et le premier hôpital est à trente kilomètres. Je décide de prendre mon véhicule dans un état second et d’aller aux urgences. J’arrive nuit tombante, analyses, surprises du personnel…je n’ai plus que la moitié de mon sang dans les veines. Un ulcère bulbeux médicamenteux(abus d’aspirine) qui aurait pu me laisser de côté. La transfusion m’est proposée, je refuse comptant sur mon corps pour récupérer et éviter des risques concernant le sida, nous sommes dans les années 1990 et les protocoles de sécurité me semblent faibles.

Quelques semaines plus tard je me retape à Praz de Lys, hémoglobines ok, la vie va reprendre son cours. Il faut sentir l’urgence, c’est l’instinct aussi qui peut nous conduire, être à l’écoute de soi.

Pour se connaître, il faut ciconscrire l’espace de ses propres limites, le fil de la vie qui bascule vers la mort nous permet sans nul doute de tester notre peur fondamentale face à soi même et aux autres. Si certains sans tester ce fil pensent connaître quelquechose de la vie, d’eux même et des autres, ils s’illusionnent. La sécurité apprend sans doute le conformisme de vie, une survie confortable donc mais l’insécurité, la prise de risque, l’initiative, l’action, l’engagement, font creuser à l’individu sa peur et le courage qui doit accompagner la victoire sur celle-ci. Quel auteur nous a dit dans une célèbre pièce « qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », souvenez-vous!

 Face à la peur, on peut être légitimement paralysé, on peut subir, se replier, abandonner; on peut aussi réagir, lutter, ne pas lâcher, se maîtriser, prendre de la distance, réfléchir à des stratégies…Risquer c’est parier sur l’inconnu et l’improbable, c’est également s’adapter à un environnement qui nous dépasse, c’est donc profiter d’une liberté dont on sait qu’elle peut être contrainte à tout instant mais dont on profite en mesurant l’épaisseur du temps; ce temps qu’on a vécu, qu’on vit et qu’on vivra peut-être. Tout cela est grâcieux parce que la foi se met en action. Les gens déraisonnables ont souvent plus de foi que ceux qui parlent de la leur mais qui face aux circonstances ne montrent pas des signes évidents de courage. La plainte est un apitoiement auquel le monde nous convie, ceux qui la tienne en respect montre simplement plus de dignité que les autres, ils savent qu’ils resteront seuls sur le chemin et que leurs compagnons de route aussi les quitteront un jour, il n’y a pas d’offense en cela, c’est le fil de la vie.

Un commentaire pour Face à soi sur le fil de la vie.

  1. Luigi Fulk dit :

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